• Entretien de Florence Montreynaud avec Claudine Legardinier, pour le site Egalité (2011)

Florence Montreynaud explique les raisons qui l'ont poussée à s'intéresser aux hommes
qui ne sont pas clients de la prostitution, et refusent d'être des prostitueurs. Elle répartit
ces hommes en trois groupes : ceux qui ne peuvent pas, ceux qui n'en ont pas envie,
ceux qui ne veulent pas ; elle explore leurs motivations, multiples et complexes, avant de tracer,
à partir de ces analyses, quelques pistes pour la prévention.

• Prostitution et violence : le problème central de la sexualité masculine, (Extrait de l'essai de Stefano Ciccone, Essere Maschi. Tra potere e libertà, [Être hommes. Entre pouvoir et liberté]. Rosenberg & Sellier, Turin, 2009, pp. 39-47).

Stefano Ciccone insiste sur les représentations sociales de la sexualité masculine, considérée comme un besoin physiologique qu'il faut contrôler pour éviter le viol, comme une pulsion qui menace l'ordre, ou encore comme l'exutoire d'un désir impur, ainsi que sur le rôle de l'argent, qui permet de construire un espace artificiel et anonyme, où l'homme qui paie fait ce qui n'est permis qu'avec la prostituée, ce qui est consiéré comme sale et dégradant. Il s'interroge aussi sur les motivations réelles des clients, seul moyen selon lui de dépasser le débat entre répression et réglementation, et de mettre l'accent sur le statut de sujet des femmes et sur leur liberté.

• Trottoir, famille, patrie, de Gérard Biard, publié dans Charlie Hebdo N°1017, du 14 décembre 2011

La Droite populaire, si volontiers répressive, est étrangement tolérante envers la prostitution et les clients : c'est qu'elle se fait une certaine idée de la France.


Juillet 2011

Entretien de Florence Montreynaud avec Claudine Legardinier pour le site Egalité

Pourquoi cet intérêt pour les hommes qui…. ne sont pas clients ?

Parce qu’ils sont la majorité des hommes ! Contrairement à ce qu’on croit, car c’est une opinion ancrée en nous par le machisme ambiant, ceux qu’on appelle des « clients », et qui paient régulièrement pour un acte sexuel, sont une minorité, inférieure à 10 % ! Plutôt que les appeler « clients », terme qui en font de simples agents économiques concluant une transaction banale, autrement dit ce qui occulte la violence du système, je préfère les appeler des « prostitueurs ».

Certains ont beau répéter que « tous les hommes vont aux putes », que c’est « normal », que cela fait partie de la « virilité », ils ne parlent que d’eux, et sans doute plaident-ils pour eux. J’ai voulu écouter les autres, ceux dont on ignore l’existence, parce qu’on ne les entend nulle part, parce qu’ils n’en parlent pas, parce que personne ne les a jamais interrogés.

J’ai donc choisi d’explorer un champ de connaissance jamais étudié, celui des hommes qui refusent de payer pour un acte de prostitution. Pour eux, virilité ne se conjugue pas avec prostitution. Depuis longtemps, je m’étonnais qu’on mette l’accent sur les prostitueurs sans se référer à l’ensemble des hommes et notamment à ceux qui désapprouvent ce comportement : il me semble important d’établir un parallèle entre ces deux catégories d’hommes.

Je me suis lancée dans cette recherche, intriguée par les questions suivantes : pourquoi des hommes refusent-ils de céder à l’injonction machiste d’ « aller aux putes » ? Sur quelles valeurs se fonde leur résistance ? Comment se sont construites leur image d’eux-mêmes, leur idée de la sexualité, leur conception de la prostitution ?


Comment avez-vous procédé pour dénicher ces hommes-là ?

D’abord en demandant autour de moi, à des amis d’amis, à des relations éloignées, de témoigner sur ce sujet que personne n’a jamais étudié. Je sollicite aussi des inconnus que je rencontre dans un train, ou qui m’écrivent après avoir lu l’un de mes textes ou m’avoir entendue à la radio. Je leur demande de signer le manifeste du réseau Encore féministes ! http://encorefeministes.free.fr/actions/action20amour.php3 , et leur propose un entretien pour qu’ils s’expliquent sur leurs motivations, leur formation, le cheminement qui les a conduits à refuser la prostitution.

Depuis huit ans, j’ai ainsi rencontré — chaque fois pour un entretien de plusieurs heures — une centaine d’hommes, d’âges et de milieux divers, qui ont en commun un refus conscient et argumenté d’avoir recours à la prostitution. Pour moi, ils sont des résistants ; des résistants à l’ordre prostitutionnel, au diktat de la marchandisation du corps humain.

Leurs raisons peuvent être personnelles ou politiques, centrées sur eux-mêmes ou sur autrui. Elles sont souvent enracinées dans la personnalité profonde de ces hommes ; pour qu’ils les expriment, il faut du temps, de la réflexion et de la confiance. Je suis sûre que ce qu’ils ont à dire peut être utile pour construire des stratégies de prévention en direction des jeunes garçons.


Quelles raisons principales avancent-ils ?

Je les ai rassemblées sous trois rubriques : « Je ne peux pas », « Je n’ai pas envie », « Je ne veux pas ».

Les raisons du type « Je ne peux pas » sont d’ordre psychologique : elles touchent à la formation, à l’éducation de ces hommes, à leur estime de soi. Celles du type « Je n’ai pas envie » sont liées à leur conception de la sexualité, du désir, du plaisir. Enfin, « Je ne veux pas » : certains avancent des raisons politiques ou philosophiques — rejet d’un système de violences, respect de l’autre.

Plusieurs motivations peuvent se combiner chez le même homme. Toutes ne sont pas valorisantes; leur éventail va des peurs les plus matérielles aux idéaux les plus élevés.


Quelles sont les raisons invoquées par les hommes qui disent« Je ne peux pas »
?

C’est ce que disent ceux qui avancent des arguments touchant à leur formation, à leur éducation, à leur perception d’eux-mêmes. Dans leur enfance ou leur adolescence, surtout pour les plus âgés, on leur a fait peur en leur présentant les femmes prostituées comme porteuses de maladies, la syphilis puis le sida. Le milieu interlope, les quartiers louches ne les attirent pas, et c’est avant tout par prudence qu’ils s’abstiennent.

D’autres respectent un interdit, inculqué dès le plus jeune âge. Il peut s’agir d’un tabou religieux, culturel, social, politique. Autour d’eux, « cela ne se fait pas ». Le rôle des parents ou des modèles adultes est déterminant. Plusieurs font état d’un rejet du modèle viril traditionnel, d’un refus d’identification à un rôle machiste : « Je n’ai pas voulu faire comme mon père ». Beaucoup cherchent à préserver une bonne image d’eux-mêmes. Pour eux, ce serait déchoir que de recourir à la prostitution (des machos disent aussi cela — « Je n’ai pas besoin de payer, j’ai toutes les femmes que je veux », mais on n’est pas obligé de les croire).

Chez d’autres, le refus de ce comportement dégradant ne passe pas par un regard extérieur, il procède d’une exigence morale personnelle. C’est une question de dignité d’homme, d’idéal de vie.


Que disent les hommes qui n’ont « pas envie » d’aller voir des prostituées ?

Ces hommes mettent l’accent sur l’érotisme, le désir et le plaisir. Rien dans la prostitution ne correspond à leur sexualité, ni n’éveille leur érotisme. Ils envisagent la vie sexuelle autrement que sous le signe du pouvoir ou de l’argent. Ils se rendent compte de l’inanité de la transaction prostitutionnelle : « C’est nul, quelle arnaque ! », disent ceux qui ont déjà payé une ou deux fois, entraînés par des copains (par exemple, pendant le service militaire). Pourtant, nul besoin de faire la preuve par le réel et donc d’avoir effectivement payé pour comprendre ce qu’une telle transaction peut avoir de décevant.

Pour d’autres, le refus de la prostitution s’explique par la certitude que le désir ne s’achète pas. Or, ce qu’ils recherchent dans la sexualité, c’est à être désirés eux-mêmes, pour ce qu’ils sont. Beaucoup parlent du plaisir, qui doit être partagé, ou de celui qu’ils tiennent à donner à l’autre. Quelques-uns privilégient les sentiments et déclarent qu’ils ne peuvent pas faire l’amour sans amour.

Il existe aussi une catégorie singulière : des hommes en proie à des émotions intenses et contradictoires. Ils peuvent consommer de la pornographie, mais sont terrifiés par les femmes prostituées réelles qu’ils se représentent comme des mangeuses d’hommes. S’ils les fuient, c’est qu’ils ont peur des femmes et de leur désir, peur de la féminité dans sa dimension de séduction active.


Les hommes qui disent «
Je ne veux pas » ont-ils une vision plus « éthique » de la question ?

Oui, car ils raisonnent à partir de l’autre pour expliquer leur résistance. En application du précepte « Ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse », certains pensent à leur femme, à laquelle ils ne voudraient pas faire de peine, d’autres à la personne prostituée. Ils insistent sur les circonstances de leur prise de conscience, notamment ceux qui ont déjà payé et pour qui, un jour, c’est devenu impossible.

Ceux qui mènent une réflexion politique élargissent leur pensée sur la prostitution à une vision globale, qui concerne l’humanité tout entière. Pour eux, le corps humain n’est pas une marchandise, et on ne doit pas traiter une personne comme une chose.

Les plus engagés ne veulent pas contribuer à ce système d’oppression qu’est la prostitution. Ils ont compris qu’on ne retire de la prostitution que des frustrations, puisque ce dont tout être humain a besoin — l’amour, la tendresse, l’estime — ne s’achète pas.

Ils réfléchissent aux moyens de faire cesser une pratique qui réduit la sexualité humaine à des services marchands, et qui va à l’encontre de l’idéal d’égalité des femmes et des hommes.


Avez-vous tiré de ces entretiens des pistes de prévention ?

Je leur ai demandé des idées, des conseils. Que diraient-ils à de jeunes garçons pour les détourner de la prostitution ? Ils m’ont indiqué deux pistes principales.

D’abord, enseigner, dès l’enfance, le respect de l’autre. Parler plus simplement, plus facilement de sexualité, dire quels plaisirs elle peut apporter, dans la liberté et la réciprocité. Aller contre les idées reçues sur la prostitution, faire passer ce message : de même qu’il n’y a pas de prostituées heureuses, il n’y a pas de prostitueurs heureux.

Ensuite, réfléchir à ce qu’un homme peut construire comme image de lui-même avec cette relation régie par l’argent. Dans la sexualité, il n’y a de valorisation personnelle que si l’autre est libre de son choix. C’est tout un travail de se rendre désirable à l’autre, de construire sa propre estime de soi.

Ce qu’ils m’ont dit de plus concret concerne l’initiation sexuelle. L’un d’eux, qui avait souvent payé et y a renoncé, explique que la pratique de la prostitution donne de mauvaises habitudes : au lieu d’apprendre à faire durer le rapport, l’homme éjacule trop vite. Un autre dénonce « une relation de dupes » en insistant sur le fait qu’elle renforce la solitude, la misère affective et l’incapacité de communiquer, les prostituées ne ressentant que de la haine, du mépris et du dégoût pour ceux qui les payent.

À nous, maintenant, de lancer des messages de prévention ! Je me souviens qu’en 1994, j’ai vu à Copenhague, collé sur la vitrine d’un sex-shop, un papillon féministe : « Real men don’t use porno » (« les vrais hommes n’ont pas recours à la porno »). Cela m’a donné l’idée de proclamer l’affirmation d’une virilité différente de celle qu’inculque le machisme : « Les vrais hommes ne paient pas pour “ça” ! » Imaginez des hommes portant des T-shirts avec l’inscription : « Un monde sans prostitution est possible. Je refuse de payer pour “ça”. Et vous ? »


• Entretien de Florence Montreynaud avec Claudine Legardinier, pour le site Egalité (2011)

• Prostitution et violence : le problème central de la sexualité masculine, de Stefano Ciccone (2009)

• Trottoir, famille, patrie, de Gérard Biard (2011)


Prostitution et violence :
le problème central de la sexualité masculine

Extrait de l'essai de Stefano Ciccone,
Essere Maschi. Tra potere e libertà,
[Être hommes. Entre pouvoir et liberté]
Rosenberg & Sellier, Turin, 2009, pp. 39-47

Le viol, si on considère à la fois sa signification symbolique, les types de relations et l'imaginaire, n'est que la forme extrême de la violence dans des relations entre les sexes d'un certain type : celui dans lequel les hommes, pour imposer aux femmes ou pour obtenir d'elles un rapport sexuel, pratiquent dans le cadre professionnel harcèlement et chantage sexuels, arbitraire et abus de pouvoir. Les hommes politiques, les entrepreneurs, ceux qui exercent le pouvoir dans le cinéma, tous ces hommes qui imposent des rapports sexuels en échange d'une proposition de carrière ou d'un poste de travail manifestent ainsi leur mépris pour les femmes, réduites au statut d'objet de consommation, mais aussi leur mépris pour leur propre corps et leur propre désir, mis en œuvre dans un désert relationnel, car la médiation de leur propre pouvoir leur est nécessaire comme moyen d'échange.

Le livre de Paola Tabet [anthropologue italienne] La Grande Beffa1 met en évidence le fait que l'échange économique est l'élément le plus caractéristique des rapports sexuels entre femmes et hommes, au-delà de la diversité de leurs formes ; l'auteure pose cette question :

Peut-on soutenir que l'échange économico-sexuel structure les relations sexuelles et la sexualité elle-même dans les rapports hétérosexuels ? […] Notre société, nous le savons bien, n'admet pas explicitement l'existence d'un rapport économique, c'est-à-dire d'une transaction concernant la sexualité, sauf dans la seule prostitution. Alors qu'on en vient à définir la prostitution par des expressions comme « une femme qui se vend », « une femme qu'on achète », […] les autres formes de transaction sont cataloguées, rangées dans d'autres catégories (don, affection, etc.), et même cachées sous un voile très léger, comme quand on parle d'un « bon parti », ou de « faire un bon mariage ».

Traiter le thème de la prostitution dans un chapitre consacré à la violence masculine peut sembler excessif. Le dialogue avec le mouvement des prostituées nous a appris à éviter de banaliser les rôles des personnes en présence, à éviter de voir dans la seule prostituée une victime de l'exploitation ; il nous a appris à appréhender les relations de pouvoir diverses et évolutives qui s'instaurent entre clients et prostituées. Traiter ce thème ici se justifie pourtant car, pour comprendre ce qui se passe dans la prostitution, il faut avoir présente à l'esprit la représentation d'une sexualité masculine très pauvre, qui serait limitée à une « décharge » physiologique et coupée de la sphère émotive et relationnelle : c'est ce qu'on invoque pour atténuer la responsabilité de jeunes violeurs, ou pour soutenir que la prostitution est inévitable, qu'elle a presque une fonction sociale ­— « contenir » l'expression de la sexualité masculine. Contraindre une femme à un rapport sexuel, acheter du sexe au bord d'une route de banlieue, vivre une sexualité prédatrice par nature et assimilable à un besoin physiologique considéré comme « bas » : outre leur dimension de violence et de domination, que disent ces images, si ce n'est une misère désolante ?

Le livre Quanto vuoi2 traite de façon approfondie des relations complexes entre clients et prostituées. Ici, il faut noter que le rapport sexuel est très souvent vu comme une « décharge » ou un « exutoire » ; les mêmes hommes le perçoivent aussi comme frustrant et insatisfaisant, la plupart se demandant, tout de suite après, pourquoi ils ont ainsi « gaspillé cet argent ».
Dans son travail sur le débat en Italie autour de la loi Merlin3, Sandro Bellassai propose des aperçus éclairants sur le lien intime entre discours sur la prostitution et représentations sociales de la sexualité masculine. La honte sociale attachée à la prostituée est surtout liée à l'impureté du désir masculin dont elle assume la charge.

La femme suscite le désir mauvais mais impératif de l'homme, et c'est au travers d'une femme prostituée que ce désir peut « se donner libre cours » et donc être dompté par la volonté ; s'approprier le corps de cette femme par de l'argent, moyen dont les hommes disposent traditionnellement, est la meilleure façon d'accomplir un exorcisme semblable du désir. Dans le processus qui neutralise le désir masculin impur au moyen de la femme-instrument, l'impureté est catalysée grâce à la femme elle-même, et à son corps dans lequel le désir de l'homme est déchargé […] Selon les partisans de la réglementation, [les bordels] sont nécessaires, avant tout, pour la satisfaction du désir sexuel masculin, considéré comme relevant d'un domaine échappant à l'histoire comme à la critique, et défini comme « naturel » ; en second lieu, ils sont nécessaires à la moralité de la société qui a besoin de lieux appropriés dans lesquels cette énergie tellurique « naturelle » peut se décharger sans nuire à la société, et enfin ils sont justifiés par des considérations sanitaires.

Il en découle que l'argent n'est pas seulement un moyen de se procurer des services féminins, mais de maintenir et de garantir la stabilité et l'autorité masculines en les mettant à l'abri des pulsions qui tendraient à les déstabiliser. Dans son livre, Bellassai cite longuement le débat dans la société et au parlement sur la proposition de loi, avec l'affirmation des avantages du contrôle de la prostitution par l'État :

En 1958, Calabro, député néofasciste, invite la majorité à penser à ce qui arrivera aux jeunes obsédés par le sexe, une fois qu'ils seront libérés d'eux-mêmes, sans aucun contrôle […] Mazzoni, ancien sénateur social-démocrate, met en garde solennellement contre le fait d'empêcher de jeunes marins de satisfaire « un besoin bestial — dit bestial, s'il vous plaît, je ne lésine pas sur les adjectifs —, exutoire inévitable qui est le patrimoine de ce pauvre et faible corps humain [de toute évidence, il se réfère au corps masculin]. [Italiques et crochets ajoutés par l'auteur]

On trouve ensuite mention des conséquences présumées de la loi selon le médecin de Bologne Azzoguidi, ce qui confirme la vision de la prostitution comme une aide au maintien de l'ordre moral de la société face à la faiblesse du corps. Ici, le lien que nous avons supposé entre violence masculine contre les femmes et prostitution devient évident : la prostitution offre un exutoire aux pulsions masculines qui, si elles en étaient privées, menaceraient l'ordre des familles et la préservation des « femmes bien ».

[Bellassai, p. 143] Depuis l'entrée en vigueur de la loi Merlin, l'augmentation des délits sexuels est effrayante ; les journaux sont pleins […] d'actes obscènes, de viols, de détournements de mineurs, de manifestations de perversions sexuelles : tel en est le triste bilan.

Il est significatif que la même représentation réapparaisse de nos jours sous la plume de Laura Maragnani4, affirmant qu'à chaque prostituée correspond une Italienne sauvée, équivalence parfaite en termes d'exutoire, de diminution arithmétique des tensions sociales et ethniques.

Aujourd'hui, pour alimenter le marché du « désir » masculin dans les villes d'Occident, des milliers de jeunes femmes sont réduites en esclavage chaque année ou contraintes à se prostituer.

Pourquoi chaque jour en Italie des centaines de milliers d'hommes de toutes classes sociales, de tous âges, de tous milieux culturels consomment-ils du sexe avec une prostituée ? L'argent permet de construire un espace anonyme et artificiel dans lequel règles du jeu et rôles évoluent selon les fantasmes et les projections des hommes. Avec une prostituée, se dit l'homme, je paie et je décide : j'ai l'illusion d'une relation dans laquelle j'ai le pouvoir de déterminer les rôles, les limites et les formes du rapport, sans me poser de question, sans assumer aucune contradiction ni demande. Je peux immédiatement être consolé et gratifié. Je peux croire que je suis puissant et autonome. En payant, je fais l'économie des soucis d'une relation, j'ai un rapport sexuel sans m'investir, sans laisser affleurer mes fragilités, mes peurs, mes insuffisances, bref sans y être.

La croissance constante de l'offre de prostitution alimente l'imaginaire masculin, avec le fantasme d'un supermarché où on peut « choisir » des femmes et où sont proposées en permanence des offres nouvelles : des femmes jeunes, toujours plus jeunes, et donc des mineures ; des prestations extrêmes, toujours plus extrêmes, grâce auxquelles l'homme ressent l'ivresse de la violence, de l'humiliation, de la domination. L'image du supermarché est liée non seulement au modèle de la consommation de marchandises, mais aussi à l'anonymat que permet l'argent. Les fantasmes qui lui sont associés en disent long sur cet imaginaire masculin : la recherche d'une jeune fille innocente, presque une enfant, privée d'autonomie et du statut de sujet, au teint clair, avec qui on peut jouer du contraste entre contrôle et violation ; ou la femme africaine avec laquelle le fantasme de domination s'accentue, d'autant que la dimension primitive et brutale de la sexualité de l'homme peut être projetée sur l'autre dans un jeu à arrière-plan culturel explicitement raciste. Dans les récits des prostituées nigérianes, l'insulte raciste fait partie de la violence du rapport sexuel qui est ressenti fréquemment comme un viol payé. La relation entre la prostitution d'une part, la perception et la représentation du corps et du désir masculins de l'autre, se définit ainsi : l'homme qui paie fait avec la prostituée ce qu'avec sa compagne il n'a pas le courage ou la permission de faire, car il le considère comme sale et dégradant, et l'assimile à une violation.

Sur la prostitution, comme sur de nombreux sujets relatifs à la sexualité et au corps, le débat public est marqué par deux refoulements singuliers. Le premier est lié au fait qu'il s'agit d'une question sur notre sexualité, sur les relations entre les sexes, et aussi sur l'imaginaire : loin d'être définis une fois pour toutes, ces sujets sont des enjeux de conflits politiques et culturels qui ne supposent pas seulement des interventions d'ordre réglementaire (qu'il s'agisse de réprimer ou de légaliser). Le second concerne l'un des sujets liés au problème : les hommes. Se représenter la complexité sociale telle qu'elle s'exprime par des individus sexués différant par l'histoire, la culture, l'origine géographique et la disponibilité économique, en la remplaçant par la fiction d'un marché abstrait, où se rencontrent des individus neutres et libres, présente le risque de supprimer les différences entre les personnes, qui sont neutralisées dans la relation payée, et d'occulter pouvoirs, projections, imaginaires et significations symboliques qui structurent ces relations.

Il ne s'agit pas de porter un jugement sur les personnes qui se prostituent, mais d'établir les raisons qui amènent des hommes dans nos villes à payer pour consommer du sexe. Déplacer le point de vue des personnes qui se prostituent (ou y sont contraintes) aux motivations des clients permet de dépasser l'opposition entre répression et réglementation. Cela suppose de dépasser la question des droits et de la protection, et de rechercher l'origine de la demande de prostitution. En refusant de porter une condamnation moraliste sur la prostitution, on ne peut en effet se limiter à considérer le marché comme un lieu neutre où se déploient des relations libres d'échange entre des personnes. Car le marché, et ce qui s'y rapporte, n'a rien de neutre quant aux relations entre les sexes. D'où la nécessité de rapprocher sur le plan politique et culturel la prostitution et ce qu'elle révèle des relations entre les sexes et des représentations répandues de la sexualité, en sortant de la voie étroite qui impose de choisir entre normalisation morale, donc condamnation de la prostitution, et normalisation juridique permettant le libre exercice du marché du travail sexuel. Cela signifie se référer à une idée de la politique qui ne repose pas seulement sur la régulation de droits (ou même leur déni), dont il faudrait limiter l'emprise dans les rapports entre personnes, mais qui serait à même d'interroger les désirs et l'imaginaire, de faire parler les différences, de penser un changement non seulement des normes mais aussi des relations effectives entre les personnes.

Les études sur la prostitution5 traitent d'un phénomène à échelle mondiale, dont le chiffre d'affaires équivaut au marché des armes et à celui des drogues, avec chaque année des centaines de milliers de femmes quittant leur pays (volontairement ou par suite d'un chantage, parce qu'elles sont tombées dans un piège ou qu'elles sont victimes de violence) pour alimenter un marché engendré par la consommation des hommes occidentaux. On estime qu'il y a près de 9 millions de clients en Italie : cela nous oblige à y voir une part, même si elle est secrète, de notre normalité. Plusieurs prostituées interviewées dans le livre de Corso et Landi affirment : « Je ne crois pas qu'il y ait un homme qui n'ait pas, au moins une fois dans sa vie, payé une prostituée. Celui qui le dit ment et sait qu'il ment. » Mais les éléments chiffrés ne suffisent pas à faire de la prostitution une donnée structurelle : le mécanisme de scission entre femmes bien et prostituées  — qui est en réalité une scission interne aux hommes entre le sexe considéré comme un exutoire à de bas instincts ou associé à l'affectivité —, la représentation de la sexualité masculine comme liée à la « consommation » du corps de la femme par la médiation de l'argent, de la violence, du pouvoir et de tout ce qui n'est pas la relation entre deux sujets se choisissant par désir réciproque, tout cela est constitutif de la représentation sociale des relations entre les sexes.

Considérer la prostitution comme un phénomène structurel et non comme une urgence récurrente n'a évidemment rien à voir avec le fait de la définir comme « le plus vieux métier du monde », autrement dit un fait naturel et inéluctable ; au contraire, cela en fait la matière de questions posées à notre société sur ses fondations, ce qui va au-delà de simples interventions sectorielles. Au contraire, quand on met l'accent sur l'urgence de la prostitution, cela encourage des politiques répressives qui prétendent défendre la sécurité et la dignité pour justifier des pulsions xénophobes et régressives. Pourtant, on ne peut pas s'opposer à l'instrumentalisation de cette urgence en minimisant le phénomène : au contraire, il faut affronter la valence sociale et politique qu'il a fini par prendre.

La consommation de prostitution en dit long sur la sexualité masculine et sur son imaginaire, scindé entre une partie de soi qui vit des relations affectives et des formes de désir propres à notre vie quotidienne, et une autre qui est reléguée sur les boulevards de la périphérie, dans le privé, dans des appartements avec « entrée à l'arrière ».

Aux politiques fondées sur la répression, la télésurveillance pour dissuader les clients, les amendes et les interdictions, il faut répondre par une capacité de médiation sociale et une politique en mesure de construire une culture, de produire des conflits, pour transformer les comportements, l'imaginaire, les relations entre les personnes.  

En même temps, pour s'opposer aux atteintes aux droits des personnes sous le prétexte d'une lutte contre la « prostitution », on ne peut pas se réclamer d'une « culture des droits » réductrice, liée à une idée abstraite des relations entre individus, dans laquelle le « contrat » est la condition et la mesure de leur autonomie réciproque. Le débat sur ce thème reste prisonnier de l'alternative entre jugement moral et laissez-faire, ce qui amène à l'impasse d'une opposition entre prostituées demandant légitimement la reconnaissance de leurs droits et femmes réduites en esclavage. À ce point de vue, il faut signaler le grand intérêt du parcours et de la réflexion menée par des réseaux de clients et d'ex-clients qui se développent en Italie : ils ont contribué au projet « La Maison d'Isoke »6, où l'expérience des clients ainsi que l'aide à des femmes pour qu'elles échappent à l'esclavage de la traite ont été utilisées pour une réflexion sur la sexualité masculine.

Dans ce débat, déplacer le point de vue sur nous les hommes signifie aussi mettre l'accent sur le statut de sujet des femmes et sur leur liberté. Dans la prostitution, les hommes se présentent comme des clients ou des exploiteurs, ou bien des sauveurs ou des défenseurs des femmes (dans la version contradictoire du client qui aide la femme à échapper à la traite, ou du prêtre hypocrite qui décide de limiter la liberté de l'autre « pour son bien »). Tous ces rôles enlèvent aux femmes le statut de sujet : qu'elles soient vues comme à consommer, à exploiter ou à protéger, elles sont réduites à un statut mineur qui, comme dans le rapport avec la prostituée, permet de  faire abstraction de la relation. Plutôt que de « dicter la morale », de faire régner l'ordre dans nos villes, de protéger ou de défendre les femmes, nous devons commencer par nous interroger sur nos propres vies pour découvrir d'où vient cette misère, qui n'est pas celle de la prostituée mais la nôtre.

Paola Tabet rappelle le caractère structurel de la médiation par l'argent dans les relations sexuelles entre hommes et femmes, bien au-delà de la dimension de prostitution. L'argent est lié directement au rôle social masculin, et il est donc un instrument servant à confirmer une virilité socialement construite. Il est toujours l'expression de la première des formes de l'attention masculine. Les hommes rapportent l'argent à la maison, invitent à dîner, font des cadeaux aux femmes, ne les laissent pas payer. Le lien entre don et pouvoir est ici d'une ambiguïté qui va jusqu'au court-circuit entre l'apparence du geste d'attention qui amène l'homme à s'investir pour que l'épouse n'ait pas besoin de travailler, et l'obligation propre à la femme de renoncer à son autonomie et à la dimension de projet et de relation liée au travail. L'argent renforce ainsi les rôles et les relations entre femmes et hommes, tout en étant lié à des représentations différentes des corps et du désir.

Le recours des hommes à l'argent révèle que, dans la perception sociale, la valeur de leur corps est insuffisante sur le marché du désir sexuel. Extraits d'interviews publiées dans Quanto vuoi ?7 :

[Un client] Dans le rapport client-prostituée, c'est la prostituée qui est en position de force. Pourtant, la plupart des clients, même les plus assidus, ne s'en rendent pas compte. D'un autre côté, qui paye ? Celui qui a le plus besoin : tu as déjà vu des avocats qui paient leurs clients ?

[Une prostituée] Ce qui me semble le plus pénible est le fait qu'il y ait des personnes qui veulent en acheter d'autres. Et même que ce soit des hommes qui veulent acheter des femmes, parce que ce sont les hommes qui veulent acheter les femmes et non l'inverse. Moi, en face d'eux, je ressens une espèce de complexe de supériorité […] à ce sujet, je trouve même juste qu'un homme qui désire une femme la paie, parce que vraiment une femme est plus qu'un homme, elle vaut plus et donc il est juste que cette valeur se traduise en argent, de façon immédiate, concrète et tangible.

Au cours de rencontres dans des écoles ou de débats dans des quartiers, pour contrer les lieux communs sur ces thèmes, j'ai essayé d'inverser l'image de la femme sur une route de banlieue abordée par des hommes qui lui offrent de l'argent en échange de rapports sexuels : j'ai demandé qu'on m'imagine peu vêtu et placé dans les mêmes conditions que les femmes faisant des propositions de ce genre. L'hilarité systématique que j'ai suscitée révèle combien est répandue dans l'imaginaire la représentation du désir masculin boulimique (les femmes ne vont pas le soir dans la rue chercher du sexe en payant ; comme disait une fille dans une école : « Les hommes sont toujours disponibles, pas besoin de leur proposer de l'argent ! »), mais aussi d'un corps dont il semble ridicule de le penser comme l'objet d'une « demande du marché ».

1 traduction française : La Grande Arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L'Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2004, 207 p.

2 Tu prends combien ? Des clients et des prostituées se racontent, Carla Corso et Sandra Londi, éd. Giunti, Florence, 1998.

3 du nom de la sénatrice Angela Merlin ; cette loi met fin en 1958 au système des bordels [NDT]La Loi du désir, le projet Merlin et l'Italie des années 50,éd. Carocci, Rome, 2006.

4 « Nere invisibili »,Diario, 20 octobre 2006.

5 Monzini, Il Mercato delle donne [Le Marché des femmes].

6 Laura Maragnani et Isoke Aikpitanyi, Les Filles de Benin City. La traite des nouvelles esclaves du Nigeria sur les trottoirs d'Italie, éd. Melampo, Milan, 2007.

7 Tu prends combien ?p. 18


• Entretien de Florence Montreynaud avec Claudine Legardinier, pour le site Egalité (2011)

• Prostitution et violence : le problème central de la sexualité masculine, de Stefano Ciccone (2009)

• Trottoir, famille, patrie, de Gérard Biard (2011)


Trottoir, famille, patrie

De Gérard Biard,
publié dans Charlie Hebdo N° 1017,
du 14 décembre 2011

La Droite populaire, on le sait, a une certaine idée de la France, de ses habitants et de leurs mœurs. Ce mouvement de députés UMP tendance FN qui, désormais, dicte les grandes tendances de la politique gouvernementale, veut une France sans homosexuels — « une menace pour la survie de l'humanité », selon Christian Vanneste —, sans drogués, sans étrangers, sans jeunes à capuche et sans socialistes. Curieusement, une catégorie de population échappe à leur vindicte : les prostitué(e)s. Même mâles, même transexuels, ils s'en foutent.

Lorsque, la semaine dernière, à l'occasion du dépôt d'une proposition de loi visant à pénaliser les clients de la prostitution, droite et gauche ont voté main dans la main une résolution qui « réaffirme la position abolitionniste de la France », on aurait pu s'attendre à ce que la Droite populaire renchérisse, sur l'air de la « morale publique » qu'il est urgent de rétablir. On n'aurait pas été d'accord avec l'argument, mais on aurait compris la manœuvre de récupération. Eh bien non. Les députés de la Droite populaire ont certes fait entendre leur petite musique désagréable, mais sur le ton du persiflage. « Si la pénalisation était la solution, il y a longtemps qu'on l'aurait trouvée », a ricané Jacques Myard, tandis que Lionnel Luca a dénoncé, en connaisseur, « la démagogie la plus complète ».

D'ordinaire, ces sécuritaires forcenés sont pourtant les premiers à exiger des lois répressives. Mais pas celle-ci. Ils trouvent que responsabiliser pénalement les « clients » de ce grand marché de l'esclavage qu'est la prostitution, c'est exagéré. Pour un peu, ils diraient qu'on prend les usagers en otage… Il veulent que les effectifs de la police augmentent, mais pas ceux de la Brigade de repression du proxénétisme. Ils veulent que les jeunes aillent à l'école, mais trouvent normal que des étudiantes se prostituent pour se payer des études qui devraient être gratuites. Ils ne veulent pas de toxicomanes, mais la Bulgare droguée de force par ses proxénètes et qui propose sa maigreur en location courte durée sur les boulevards extérieurs parisiens ne leur pose aucun problème. Ils ne veulent pas d'immigrés, mais le fait que 80 % des prostituées soient étrangères — selon les estimations de l'Office central pour la repression de la traite des êtres humains — ne les gène pas plus que ça. Il est vrai qu'elles ne font que passer. La gabonaise sera remplacée par une chinoise, et rejoindra ses copines colombiennes dans la grande tournante globalisée de la traite de la misère…

Tout ceci peut paraître paradoxal. Ça ne l'est pas. Au contraire, c'est très cohérent. Quand elle nie l'aberration sociale et humaine que constitue la prostitution, la Droite populaire est en phase avec ses valeurs et son électorat. Elle se veut l'incarnation d'une France fantasmée, à l'ancienne, moulée à la louche et d'origine contrôlée, où l'on vénère le drapeau, où l'on soupe en famille — hétérosexuelle, cela va de soi —, où l'autorité est exercée par le mâle dominant, où la femme est mère ou putain. La prostituée et son « client » y sont immuables, parties d'un paysage social normé et fondamentalement inégalitaire, où la « passe » est le seul moment qui permet à l'ouvrier de se sentir l'égal de son patron.

Dans la France de la droite popu, l'homme a des pulsions et la femme des devoirs. On y trousse du domestique et la prostitution relève d'un ordre naturel — et, accessoirement, politique — qu'il est inconcevable de bousculer. C'est la France folklorique de Monsieur tout le monde et de Madame personne, une France de notables qui se retrouvent au bordel et de prolétaires obéissants qui tapent le carton avec Dodo la saumure.


• Entretien de Florence Montreynaud avec Claudine Legardinier, pour le site Egalité (2011)

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