« POURQUOI NOUS AVONS SIGNÉ CE MANIFESTE »
parmi les raisons données par les signataires
Gérard Biard (52 ans, journaliste, Champigny-sur-Marne)
Parce qu'Irma la douce est une légende urbaine. La prostitution n'est pas une relation entre adultes consentants. Elle est, dans l'écrasante majorité des cas, imposée par la contrainte et par la misère.
Parce que c'est beaucoup plus amusant quand on est vraiment deux à s'envoyer en l'air — ou trois, ou dix si l'on aime. La prostitution n'est pas affaire de liberté sexuelle, mais de réseaux, d'exploitation et de marché global.
Parce qu'il ne faut pas penser qu'à soi. La prostitution, qu'elle soit féminine ou masculine, s'adresse d'abord aux hommes. Elle est la forme la plus tenace de l'esclavage, car elle repose sur la domination la plus communément admise — voire encouragée — et partagée : la domination masculine.
Parce que depuis qu'elle s'est éloignée des cavernes, la société humaine n'a cessé d'évoluer. La prostitution n'a pas sa place dans un État de droit moderne, où l'esclavage est aboli et l'égalité hommes-femmes inscrite dans la Constitution.
Bernard Bosc (64 ans, instituteur retraité, Saint-Germain en Laye)
Pour moi, l'amour acheté, c'est l'amour lâcheté. Je refuse l'idée de payer pour avoir un rapport sexuel car ce serait abuser d'une femme qui serait obligée d'accepter ma seule volonté. Il ne peut y avoir de désir chez elle, c'est donc lui imposer ma contrainte et l'inférioriser et me comporter en « maître » en la traitant comme on traitait les esclaves.
Gilles Cuip (63 ans, professeur des écoles, Marseille, France)
Je n'aimerais pas que ma fille se prostitue, et toutes les prostituées sont les filles d'un père
Domenico Di Martino (62 ans, manager de télécom. retraité, Rome, Italie)
« fatti non foste a viver come bruti,
Ma per seguir virtute e canoscenza »
« Point n'avez été faits pour vivre comme des brutes,
mais pour rechercher la vertu et la connaissance. »
(Dante, La Divina Commedia – Inferno, Canto XXVI, 119-120)
Martin Dufresne (65 ans, traducteur, Montréal, Québec)
Je me sens solidaire des femmes et des quelques hommes qui luttent depuis plus d'un siècle pour abolir le traditionnel droit de cuissage qui condamne encore des jeunes et des femmes appauvries et marginalisées au service et aux sévices sexuels de la classe masculine. Il n'y aura jamais de justice et de respect entre nous si les hommes conservent ce détestable privilège que tout homme progressiste devrait vouloir abroger.
Didier Girard (47 ans, professeur, Strasbourg)
Je n'ai jamais payé, je ne paierai jamais : ce serait un manque de respect que j'infligerais à l'autre, et je perdrais l'estime de moi, alors que je recherche l'ouverture sur l'Autre, les autres.
En outre, ce que je désire, c'est susciter le désir de l'autre ; payer me ferait débander.
David Guitton (23 ans, étudiant, Paris)
Car même après des heures d'intense réflexion, je ne parviens pas à trouver une seule bonne raison de ne pas être contre la prostitution. On ne peut choisir librement de monnayer l'accès à son corps, sous quelque forme que ce soit. Plus encore, on ne peut souhaiter à une personne que l'on aime de se trouver dans une telle situation. Peut-on dès lors le tolérer lorsqu'il s'agit d'inconnus ? Prostitution rime avec misère, traite d'êtres humains et violences sexuelles. Son refus relève en même temps du bon sens et de l'humanisme.
Guy Guyot (61 ans, professeur de yoga, La Ciotat)
Parce que, en tant qu'humaniste, je suis pour des rencontres le plus authentiques possible de personnes le plus autonomes possible.
Pour un choix de partenaire qui puisse conduire à un partage, seul moyen d'être en harmonie avec soi, les autres et le monde.
Pour que cette société finisse par sortir de l'obscurantisme dans lequel la prétendue modernité et le consumérisme l'enferment.
Le désir et le plaisir de l'autre sont pour moi encore plus stimulants que les miens. Un rapport avec une personne prostituée m'apparaît comme une masturbation payante, et non comme une relation sexuelle puisqu'aucun lien n'est créé.
Patric Jean (43 ans, cinéaste, Paris)
Je dis NON à la prostitution car je considère que louer sa bouche, son anus ou son vagin ne peut résulter d'un choix libre. On aurait pu trouver des esclaves défendant l'esclavage, il n'en reste pas moins que l'opposition à la traite a été l'honneur des intellectuels qui l'ont portée. Parce que l'idéologie de la prostitution est fondée sur des croyances les plus violentes sur les hommes et le sexe, parce qu'elle est un pan de la domination systémique des femmes par les hommes, la prostitution, et non ses victimes les personnes prostituées, doit être combattue sous toutes ses formes et par tous les moyens disponibles, à commencer par la transformation sociale.
Petar Ljubas (65 ans, prêtre, Plovdiv, Bulgarie)
Je pense que c'est anti-humain. Un humain ne doit pas se vendre. Nous sommes créés libres, et nous devons apprendre à gérer notre liberté et à respecter la liberté des autres. Nous sommes responsables des autres et de ce fait du comportement de l'autre.
Gilles Nicolas (63 ans, formateur retraité - élu local, Chevaigne 35 France)
J'ai toujours considéré la prostitution comme une atteinte à la dignité humaine tellement ancrée dans les mœurs que je n'aurais jamais imaginé avoir le bonheur de participer à un mouvement comme celui-ci.
Jean-Marc Popineau (47 ans, professeur, Roberval)
L'idée même d'avoir recours à la prostitution va à l'encontre de toute mon éducation et de tout ce que je suis. On m'a fabriqué comme ça, c'est ainsi. D'une part, pour moi, le sexe est indéfectiblement lié à l'amour et au libre choix de l'un par l'autre. Je ne peux même pas imaginer de faire l'amour avec quelqu'un que je n'aimerais pas. Cela équivaudrait alors à de la masturbation à deux.
D'autre part, Je ne pourrais avoir ni désir ni plaisir dans une relation sexuelle payante. Une telle relation serait en effet dégradante et humiliante pour moi comme pour elle. Forcer une autre personne à avoir une relation sexuelle avec moi en ayant recours au chantage par l'argent, en profitant de sa misère et de sa situation de faiblesse me ferait me sentir un salaud.
Frédéric Robert (40 ans, directeur immobilier, Paris)
Je ne suis pas plus généreux qu'un autre, mais mon égoïsme a malgré tout ses limites. Il y a ce que j'accepte alors que j'en connais le coût ou la contrepartie : acheter des fringues à la mode fabriquées dans un pays du tiers monde, me faire servir au restaurant par des précaires qui sont obligés de me sourire, ne pas savoir à quoi ressemble ma femme de ménage, ne pas savoir comment sont nettoyés mes bureaux, savoir que mon plombier n'est pas déclaré. Et puis il y a mes limites : je déclare tous mes revenus, les fringues que je donne à des associations sont propres et en bon état, je ne conduis pas soûl, j'essaie de sourire aux caissières et d'être prévenant avec ceux qui ont un travail pénible… Je ne paierai pas une femme pauvre et asservie pour me sucer, j'en crèverais de honte.
Grégoire Théry (27 ans, lobbyiste – droits humains, Bruxelles)
Je refuse le système prostitueur car je refuse d'imposer un rapport sexuel. Or payer pour un rapport sexuel, c'est l'imposer par l'argent. Le système prostitueur s'inscrit dans la longue et triste histoire de la mise à disposition du corps des femmes au profit des hommes (droit de cuissage, viol, viol conjugal). A l'inverse, l'abolition du système prostitueur est une démarche de libération sexuelle : « Ni violence, ni marché, libérons la sexualité ! »
Jérôme Bourdon (54 ans, professeur d’université, Tel Aviv, Israël)
Pourquoi je refuse la prostitution.
Cest une réaction puritaine renforcée par une motivation politique : je ne veux pas être complice dun système de violences.
Cette réaction puritaine est très ancienne, fruit de l’éducation, du milieu, du caractère sans doute : elle correspond au sentiment qu’aller voir une prostituée, c’est se souiller moralement et physiquement, c’est être aussi un homme inférieur, qui n’est pas capable de relations "normales". Cette réaction est toujours présente en moi, même si je peux aujourd’hui la critiquer comme "androcentrée" : elle ignore totalement le sort des prostituées, réduites au rang d’auxiliaires de la souillure par rapport à un idéal de pureté masculin. Je suis comme indigné, à cet égard, par l’ancien moi, toujours présent, car cette réaction dénote une profonde misogynie, ou une indifférence aux femmes.
À cette réaction puritaine s’est ajoutée, très différente, une analyse politique, beaucoup plus récente. Je comprends aujourd’hui, par les lectures, par la curiosité, par des amies avec lesquelles j’ai parlé, notamment ma compagne, Michal, qui a beaucoup réfléchi, très tôt, à ces questions, que la prostitution est un gigantesque système d’exploitation des femmes, d’une violence inimaginable. Il me paraît capital, en tant qu’homme, de n’être pas complice de ce système, et de le dénoncer.
J’ai du mal à comprendre comment le mouvement des années soixante-dix, mouvement de libération des femmes et de levée du puritanisme, a pu saccompagner dune acceptation de la pornographie (autrement dit l’alliance de la prostitution et du cinéma, puis de la télévision avec le rôle de Canal+ qui, en France, a ouvert la voie), dun refus de condamner fermement la prostitution, ce qui aurait dû être inséparable du féminisme, mais n’a pas été assez visible.
Car se libérer sexuellement, c’est refuser l’idée que la sexualité soit une souillure. Or, aller voir une prostituée, c’est pour un homme se refuser un idéal d’amour, réduire la sexualité à un échange marchand. Pour la femme prostituée, c’est pire encore, quand on songe à ce que son corps et son esprit donc subissent. La liberté sexuelle, c’est le respect de l’autre, c’est inséparable de l’égalité. Je ne veux connaître lamour que dans un rapport pur, authentique et symétrique un idéal qu’il est très dur d’atteindre, mais vers lequel il est indispensable de tendre. Or la prostitution est un rapport violemment asymétrique, même si certaines représentations médiatiques, au cinéma notamment, renversent cette asymétrie, présentant souvent le micheton malheureux face à une femme forte et consolante. Or même le prostituteur le plus faible est en relation de puissance par rapport à ces femmes qu’il peut "consommer".
Pourtant, cela peut demeurer une tentation d’aller voir une prostituée. Pour de multiples raisons sans doute. D’abord, un fonds d’idéologie masculine : être un homme, être donc en position de force ; la visite à la prostituée comme prolongement de l’armée, du sport collectif. J’ai eu aussi le fantasme de toute-puissance réparatrice : aller voir une prostituée et, au lieu de la "consommer", lui demander de raconter sa vie. Se poser en psychologue d’occasion. Je me demande aujourd’hui ce que ce fantasme de bon Samaritain cache de paternalisme et de volonté de puissance, sublimée ou purifiée, mais toujours violemment asymétrique.
Dor Cohen (26 ans, étudiant, Tel Aviv, Israël)
For me, a person is a person, and not a thing. I am responsible for the other, and I cannot use sexually a person as if he/she were a thing: for me, it is not use but abuse ; it is rape.
(Pour moi, une personne est une personne, et non une chose. Je suis responsable pour lautre, et je ne peux pas faire un usage sexuel dune personne comme si elle était une chose : selon moi, ce nest pas user, mais abuser, cest violer.)
(à suivre…)
